Les Cul-Lot-Thé/Épisode 6 : Hasard

Alors que Robert réfléchissait sur les manœuvres à mettre en place pour atteindre son objectif, Makala de son côté se posait des questions existentielles. Car ne sommes nous pas en constante évolution ? Celui qui n'évolue pas, ne s'améliore pas, ne progresse pas, ne vit pas.
Qui suis-je ? Que suis-je? Quelles sont mes qualités ? Mes points forts ? Quels sont mes défauts ? Mes faiblesses ? Quels sont mes plus grands objectifs ? Mes rêves ? (à court et à moyen terme) Quelles sont mes croyances ? Quelle est ma conception de l'amour ? Du sexe? De Dieu ? Du partage ? Du bonheur ? De la liberté ? De la spiritualité ?... Quelle est ma mission ici-bas ? Comment je m'implique dans ma communauté ? Qu'est-ce qui me motive ? En quoi je trouve/puise mon énergie ?
Makala était à mille lieux du domaine matériel. Tellement perdu dans ses pensées elle oublia qu'elle était à l'intérieur de sa voiture. Les portes n'étaient même pas verrouillées. Elle était exposée à toutes sortes de dangers mais elle n'en avait pas conscience. Dans ces moments de plénitude, les soucis de la vie ne nous effraient pas. On est comme boosté, prêt à donner forme à notre existence. À nous ressourcer pour aller de l'avant. À vivre quoi ! Sans s'en rendre compte. Makala s'endormit.
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"Excusez-moi madame de vous réveiller mais je veux seulement que vous sachiez pendant les quinze minutes où je me suis arrêté pour recevoir un appel, deux jeunes hommes n'ont cessé de vous contrôler. Votre voiture et vous ! La zone est un peu fragile. Je vous conseillerais de vous déplacer."
Mais qu'est-ce qu'a voulu dire ce monsieur par ce mot? Fragile. Est-ce vraiment le mot approprié pour parler d'un quartier où tous les jours la majorité des riverains ne font que regarder les passants ? Les bambins se multiplient et pas moyen de les envoyer à l'école. Jeunes femmes et jeunes hommes se dédaignent les uns les autres. Ils s'accusent. Les plus vieux, ils se mirent dans une gloire lointaine, une fierté perdue. Ils regrettent aussi le sort de leurs petits enfants. Pourtant la zone ne ressemblait pas à tout ça. Il faut dire qu'elle était bien déguisée. Bien plus qu'une zombie du gédé.

Ce costaud qui s'était adressé à Makala avait parlé sans prendre son souffle, tout en gardant son sourire. Entre sommeil et réveil, elle lui avait baissé le vitre, nonchalamment, quand il avait frappé. En plein somnambulation, la jeune femme dit sans contrainte :
- je sais bien que je ne devrais pas rester ici mais je ne peux pas prendre le volant. Je ne m'en sens pas capable.
- alors je vous rends service. Je vous sers de chauffeur.
- ah! Vraiment !? Merci beaucoup ...
- Jacques, appelez moi monsieur Jacques.
Makala ne descendit même pas, elle traversa et s'installa telle une gamine fatiguée sur le siège passager. Elle se vautrait dans son état intermédiaire de sommeil et de réveil. Elle divagait, parlait de morts, de rêves, de revendications, de Jazz, de Pétro. Elle n'avait plus de salive et prit son bidon pour s'humecter. Le chauffeur n'a pas pu esquiver un trou provoquant ainsi un fort soubresaut. L'eau trempa la poitrine de Makala, son visage aussi. C'est à cet instant qu'elle se ressaisit et hurla :
- Gouwoko!?
Étourdi par ce cri, le mec freina instinctivement. Un peu surpris aussi que cette jeune dame ait cité son prénom qui était quasi inconnu des gens qu'ils avaient rencontré ces quatre dernières années. Il ne le répétait plus car il résonnait comme un nom africain, ce qui ne le dérangeait pas. Mais on le ridiculisait assez souvent. Ce qu'il ne supportait pas. Ébahi, Jacques Gouwoko dévisageait Makala qu'il croyait être une inconnue. On est souvent soumis à ce genre d'arnaque. On nous suit, on nous surveille à notre insu. On nous observe partout et n'importe comment sous prétexte d'appréhender notre personnalité. Dans notre quartier, dans les rues empruntées pour aller au boulot ou à la fac. Aux activités dans lesquelles on est régulier. Nos comportements, nos réactions. Tout! On est jamais vraiment seul et libre. Mais Gouwoko n'avait pas le temps de penser à tout cela. Sur l'heure, il voulait savoir d'où cette femme la connaissait.
(...)



Texte : Micaëlle Charliflor
Illustration : JosA

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